Une vie presque inconnue
On ne sait presque rien de la vie de Johannes Vermeer. Né à Delft en octobre 1632, il est baptisé le 31 octobre dans l'église Nieuwe Kerk. Son père tient une auberge et commerce de tableaux — première connexion avec le monde de l'art. Vermeer se marie en 1653 avec Catharina Bolnes, fille d'une riche catholique, et se convertit probablement au catholicisme pour le mariage. Ils auront quinze enfants, dont onze survivront.
Il vit toute sa vie à Delft, ne semble jamais voyager, et produit à un rythme extraordinairement lent — deux ou trois tableaux par an au maximum. Sa principale source de revenus n'est pas la peinture mais le commerce d'art hérité de son père. Il meurt en décembre 1675, criblé de dettes, laissant sa famille dans le dénuement. Sa veuve attribuera sa mort à l'effondrement financier causé par la guerre avec la France.
La lumière de Vermeer : une révolution silencieuse
Ce qui fait l'identité de Vermeer, c'est la lumière. Presque tous ses tableaux représentent des intérieurs hollandais — une cuisine, un salon, une chambre — traversés par une lumière latérale entrant par une fenêtre à gauche. Cette lumière n'est pas spectaculaire comme chez Caravage ou Rembrandt ; elle est douce, diffuse, enveloppante. Elle modèle les objets avec une précision photographique.
La laitière versant son lait, la jeune femme lisant une lettre près d'une fenêtre, la dentellière penchée sur son ouvrage : ces scènes ordinaires, banales même, sont transfigurées par la qualité de la lumière. Vermeer capte le moment où la lumière du matin entre dans une pièce calme — et en fait une éternité.
La caméra obscura : Vermeer trichait-il ?
La perfection optique des tableaux de Vermeer — perspectives impeccables, reflets sur les objets, flous de mise au point — a conduit plusieurs chercheurs à émettre l'hypothèse qu'il utilisait une caméra obscura comme aide à la composition. Cet instrument, qui projette une image inversée d'une scène sur une surface via un système optique, était connu et utilisé par des artistes de l'époque.
Le cinéaste David Hockney et le physicien Charles Falco ont popularisé cette thèse dans les années 2000. Des analyses informatiques des perspectives et des effets de flou dans certains tableaux de Vermeer semblent confirmer l'utilisation d'un dispositif optique. Mais utiliser une aide optique n'est pas « tricher » : c'est comprendre et maîtriser les outils disponibles. La qualité de la lumière et la subtilité des tons restent des accomplissements proprement picturaux que nul appareil ne peut générer.
Vermeer oublié, puis redécouvert
Après sa mort en 1675, Vermeer tombe dans un oubli presque complet pendant près de deux siècles. Ses tableaux circulent sous d'autres noms — Metsu, De Hooch, Rembrandt parfois — et sont sous-estimés. C'est le critique d'art Théophile Thoré-Bürger qui, dans les années 1860, identifie et regroupe le corpus de Vermeer, lui consacrant des articles retentissants. La redécouverte sera alors totale et enthousiaste.
Au XXe siècle, l'histoire de Vermeer prend un tour romanesque avec l'affaire Han van Meegeren : ce faussaire hollandais réalisa dans les années 1930–1940 plusieurs tableaux « dans le style de Vermeer » qui trompèrent les experts les plus réputés. L'un d'eux fut même vendu au maréchal Göring pour une fortune colossale. Van Meegeren ne fut démasqué qu'après la guerre, révélant les limites de l'expertise face à un faussaire de génie.
La Jeune Fille à la perle : la Joconde du Nord
Parmi les 35 tableaux de Vermeer, La Jeune Fille à la perle (vers 1665) est devenu le plus célèbre — popularisé notamment par le roman de Tracy Chevalier (1999) et le film qui en fut tiré (2003, avec Scarlett Johansson). Le regard de ce visage tourné par-dessus l'épaule, la bouche entrouverte, la perle lumineuse à l'oreille : ces détails exercent une fascination comparable à celle du sourire de la Joconde.
On ne sait pas qui est le modèle. Certains historiens proposent une fille de Vermeer, d'autres voient en elle un idéal plutôt qu'un portrait réel. Cette incertitude même est vermiérienne : dans une œuvre dont on ne sait presque rien, l'énigme est chez elle.

