Un tableau à l'histoire longue de cinq siècles
Léonard de Vinci commence La Joconde à Florence vers 1503, à la demande supposée de Francesco del Giocondo, riche marchand de soieries souhaitant immortaliser son épouse Lisa. Mais Léonard ne livre jamais le tableau. Il l'emporte avec lui en France lorsque le roi François Ier l'invite à la cour en 1516, et le tableau reste en sa possession jusqu'à sa mort en 1519. La couronne française l'acquiert alors, et il enrichit successivement les collections royales de Fontainebleau, Versailles, le Louvre révolutionnaire, le salon de Napoléon — avant de trouver sa place définitive au Louvre en 1797.
Pendant trois siècles, le tableau est estimé et apprécié des connaisseurs, mais sans célébrité universelle. C'est le vol du 21 août 1911 qui change tout.
Le vol de 1911 : comment un tableau devient icône mondiale
Ce matin-là, un employé du Louvre, Vincenzo Peruggia, dissimulé dans une armoire pendant la nuit, décroche le tableau et quitte le musée en l'enroulant sous son manteau. La Joconde disparaît pendant deux ans et deux mois. L'affaire déclenche une hystérie médiatique sans précédent : les journaux du monde entier publient des unes quotidiennes, des poètes lui dédient des textes, Picasso est même brièvement soupçonné.
Peruggia est finalement arrêté en décembre 1913 à Florence, où il avait tenté de vendre le tableau à un antiquaire. La Joconde regagne Paris en triomphe. Cette parenthèse tragico-comique a fait d'elle la peinture la plus célèbre du monde — non par sa seule beauté, mais parce qu'elle avait soudain une histoire, une absence, un retour.
La technique du sfumato : le grand secret de Léonard
Ce qui distingue La Joconde de tous les portraits contemporains, c'est l'application magistrale du sfumato — technique que Léonard de Vinci a lui-même inventée. Le mot vient de l'italien sfumare, « s'estomper comme la fumée ». Il s'agit de superposer des dizaines de couches de glacis extrêmement minces — parfois quelques microns seulement — pour créer des transitions imperceptibles entre lumière et ombre, sans jamais tracer de contour net.
Dans La Joconde, le sfumato est particulièrement visible autour du sourire et des coins des yeux. Des études en réflectographie infrarouge ont révélé que cette zone est composée de trente couches successives de peinture à l'huile. C'est précisément cette technique qui rend le sourire de Lisa si insaisissable : selon la zone du tableau sur laquelle le regard se pose, le sourire semble plus ou moins prononcé — phénomène lié au fonctionnement des bâtonnets et cônes de la rétine humaine.
L'identité de la Joconde : mystère résolu ?
Pendant des siècles, l'identité du modèle a fait débat. La thèse dominante — Lisa Gherardini, épouse de Francesco del Giocondo — a été renforcée en 2005 par la découverte d'un document dans les archives de l'Université de Heidelberg : une note marginale de 1503 signée par un fonctionnaire florentin, Agostino Vespucci, confirmant que Léonard travaillait alors au portrait de Lisa del Giocondo.
D'autres théories persistent néanmoins : certains chercheurs ont proposé que le modèle pourrait être une courtisane milanaise, voire un autoportrait travesti de Léonard lui-même. Cette dernière hypothèse, popularisée par des analyses de reconnaissance faciale comparant la Joconde à un autoportrait de Vinci, reste marginale dans la communauté scientifique, mais elle illustre la puissance de fascination que continue d'exercer le tableau.
Ce que cachent les détails du tableau
Les analyses techniques récentes ont révélé plusieurs secrets invisibles à l'œil nu. La Joconde originale avait des sourcils et des cils — progressivement effacés au fil des restaurations successives. Des colonnes architecturales encadraient initialement la scène, visibles sur des copies flamandes du XVIe siècle. Le paysage en arrière-plan — sinueux, presque onirique — ne correspond à aucun lieu réel identifiable, Léonard ayant composé une nature idéale plutôt que reproduit un site existant.
La posture du modèle — trois quarts, mains croisées, regard direct vers le spectateur — constitue également une rupture avec la tradition du portrait florentin, où les sujets féminins étaient représentés de profil. Cette frontalité crée un dialogue immédiat, presque perturbant, entre le tableau et son observateur.
La Joconde aujourd'hui : une icône sous verre
Chaque année, entre six et neuf millions de visiteurs font le déplacement au Louvre principalement pour contempler ce tableau de 77 × 53 cm. Depuis 2019, une réflexion est en cours au sein du musée sur la création d'une salle dédiée exclusivement à La Joconde, pour mieux gérer l'afflux et offrir une expérience de contemplation plus digne à une œuvre trop souvent regardée au-dessus d'une forêt de smartphones.
Elle est protégée par un verre anti-reflets climatisé depuis 2005, maintenant l'humidité et la température à des niveaux constants. Sa valeur ? Inestimable et inaliénable : le droit français interdit la vente des œuvres du patrimoine national. Les estimations académiques évoquent des chiffres allant de 800 millions à plusieurs milliards d'euros — mais ces discussions restent purement théoriques.
L'influence de La Joconde sur l'art et la culture
Aucun tableau n'a été plus détourné, parodié ou réinterprété que La Joconde. Marcel Duchamp lui ajoute une moustache en 1919 (L.H.O.O.Q.) dans un geste dadaïste qui devient lui-même une œuvre majeure. Andy Warhol en fait une sérigraphie répétée dans les années 1960. Fernando Botero la représente ronde et souriante. Des dizaines de marques, films, bandes dessinées et campagnes publicitaires l'ont pillée, rendue kitsch, sublimée — preuve qu'elle est devenue, au-delà d'un chef-d'œuvre, un pur signe culturel.
Cette omniprésence paradoxale est peut-être l'héritage le plus singulier de Léonard : avoir peint un tableau si parfait qu'il est devenu presque invisible à force d'être vu — et pourtant inoubliable pour quiconque le contemple vraiment.