Le naufrage de la Méduse : un scandale national
Le 2 juillet 1816, la frégate française Méduse s'échoue sur un banc de sable au large de la Mauritanie, en route vers le Sénégal. Le capitaine Hugues Duroy de Chaumareys — aristocrate sans expérience de la mer, nommé par favoritisme par la monarchie restaurée de Louis XVIII — abandonne 147 passagers et marins sur un radeau de fortune de vingt mètres. Les chaloupes de sauvetage, réservées aux officiers et passagers aisés, s'éloignent rapidement, sectionnant les cordes qui reliaient le radeau.
Ce qui suit est un enfer de treize jours : violence entre naufragés, cannibalisme pour survivre, folie et désespoir. Lorsqu'un navire aperçoit enfin le radeau le 17 juillet, il ne reste que 15 survivants sur 147. L'affaire éclate dans les journaux et devient un symbole de l'incompétence et du favoritisme de la Restauration monarchique. Le gouvernement de Louis XVIII tente d'étouffer le scandale. Géricault, lui, décide d'en faire un tableau.
Une préparation d'une année : la méthode Géricault
Géricault n'improvise pas. Pendant un an et demi, il mène une enquête approfondie sur la catastrophe. Il rencontre et interroge deux survivants — le chirurgien Jean-Baptiste Savigny et l'ingénieur géographe Alexandre Corréard — qui publieront eux-mêmes un récit accablant du naufrage. Il visite les hôpitaux parisiens pour étudier les corps des malades et des mourants, rapportant dans son atelier des membres amputés et des têtes de suppliciés pour peindre les chairs avec une exactitude anatomique sans précédent.
Il fait construire dans son atelier une maquette grandeur presque nature du radeau pour en comprendre la géométrie et le mouvement. Il réalise des dizaines d'études préparatoires, cherchant le moment exact à représenter : l'horreur des premières nuits ? Le calme désespéré ? La mutinerie ? Il choisit finalement l'instant où l'on aperçoit à l'horizon l'Argus, le navire sauveur — un moment de tension extrême entre l'espoir naissant et la mort déjà installée.
La composition pyramidale : une rhétorique du désespoir
La composition du tableau est un chef-d'œuvre de construction dramatique. Le regard entre par le coin inférieur gauche, où gisent les corps des morts et des mourants, faces contre le plancher ou traînant dans l'eau. Il remonte le long de corps de plus en plus actifs, de plus en plus dressés, vers le sommet de la pyramide : un homme noir debout — Géricault place délibérément cet homme au sommet, geste anti-esclavagiste avant l'heure — qui agite un chiffon rouge vers le lointain.
Cette pyramide ascendante du désespoir vers l'espoir structure tout le tableau. Elle tire le regard vers le haut et vers la droite, où l'horizon est chargé de nuages sombres mais troué d'une lumière blafarde. Le navire sauveur est si lointain qu'on le voit à peine — peut-être trop loin, peut-être ne viendra-t-il pas.
Le scandale au Salon de 1819
Lorsque Géricault expose Le Radeau de la Méduse au Salon de Paris en août 1819, l'effet est immédiat et violent. Le sujet est politique autant qu'artistique : tout le monde sait que le naufrage est la faute d'un capitaine nommé par favoritisme, que les survivants ont été abandonnés par des officiers royalistes, et que le gouvernement a tenté d'étouffer l'affaire. Peindre cette scène en format monumental dans un Salon officiel, c'est afficher une accusation politique dans une salle gardée par des fonctionnaires du roi.
Le jury ne peut pas refuser le tableau sans provoquer un scandale plus grand encore. Il l'accepte mais lui attribue une médaille de consolation. La presse se divise violemment : les royalistes dénoncent le tableau comme séditieux et laid, les libéraux le saluent comme une œuvre courageuse et neuve. Géricault ne vend pas le tableau. Il l'emmène en tournée à Londres en 1820, où il rencontre un grand succès public.
L'héritage artistique : la naissance du romantisme
Le jeune Eugène Delacroix, qui a posé comme modèle pour l'une des figures du premier plan, comprend immédiatement ce que Géricault vient d'accomplir. Le Radeau de la Méduse rompt avec deux siècles de peinture d'histoire classique : il choisit un sujet contemporain et sordide plutôt qu'une scène mythologique noble, il peint des corps souffrants et déformés plutôt que des héros idéaux, et il transforme la composition classique en machine émotionnelle.
Géricault mourra en 1824, à 32 ans, des suites de chutes de cheval. Il n'aura pas le temps de mesurer l'ampleur de son influence. Mais ce tableau-là, exposé au Louvre depuis 1824, a changé le cours de la peinture française — et avec elle, celui du romantisme européen tout entier.