La première vie : peintre de la cour royale
Francisco Goya naît en 1746 dans un village d'Aragon. Après un apprentissage à Saragosse et deux voyages en Italie, il s'installe à Madrid où sa carrière décolle rapidement. Il réalise des cartons de tapisseries pour la manufacture royale de Santa Bárbara — scènes de la vie quotidienne espagnole, colorées et enjouées — qui séduisent la cour. En 1789, il est nommé peintre de chambre du roi Charles IV, et en 1799, premier peintre du roi, la plus haute distinction artistique d'Espagne.
Ses portraits royaux de cette époque sont des chef-d'œuvres d'élégance formelle et de vérité psychologique. La Famille de Charles IV (1800–1801) en est l'exemple parfait : tous les membres de la famille royale sont représentés avec leurs habits de gala, mais leurs visages révèlent avec une impitoyable honnêteté la médiocrité et la vanité de chacun. Goya flatte et dénonce dans le même geste.
La surdité et le tournant obscur
En 1792–1793, Goya contracte une maladie grave et mystérieuse — probablement une encéphalite ou une intoxication au plomb — qui le laisse totalement et définitivement sourd. Il a 46 ans. La surdité le coupe du monde des conversations de salon, du bruit de la cour, du commerce social quotidien. Elle l'intériorise, l'isole et, selon de nombreux historiens, libère une vision plus sombre et plus personnelle que ses commandes officielles l'avaient jusqu'alors permis.
C'est dans cette période que naissent les Caprices (1799), série de 80 gravures satiriques et cauchemardesques représentant les vices humains, la superstition et la folie sociale. L'une d'elles — Le sommeil de la raison engendre des monstres — devient l'une des images les plus citées de toute l'histoire de l'art, résumant en une image le programme de toute l'œuvre à venir de Goya.
La guerre : Les Désastres de la guerre
L'invasion napoléonienne de l'Espagne en 1808 et la guerre d'indépendance qui s'ensuit marquent un deuxième tournant. Goya assiste — ou entend raconter avec précision — les atrocités commises par les deux camps. Entre 1810 et 1820, il réalise la série de 82 gravures intitulée Les Désastres de la guerre, publiée seulement en 1863, bien après sa mort.
Ces gravures représentent des scènes de massacre, de viol, de famine et de violence avec une crudité sans précédent dans l'histoire de l'art occidental. Il n'y a pas de héros, pas de gloire, pas de narrative nationale : seulement la barbarie nue, des deux côtés. Le grand tableau Le Tres de Mayo 1808 (1814) — fusillades de civils espagnols par des soldats français — appartient à cette même volonté de témoignage.
Les Peintures noires : pour lui seul
Entre 1819 et 1823, Goya vit retiré dans sa maison de campagne près de Madrid, surnommée la Quinta del Sordo (la Maison du sourd). Âgé de 73 à 77 ans, sourd, traumatisé par la guerre et la répression politique qui suit la restauration de Ferdinand VII, il peint directement sur les murs de sa maison quatorze fresques qui ne seront jamais destinées à être vues par quiconque.
Ces Peintures noires représentent des scènes de violence hallucinée : Saturne dévorant son fils — un géant aux yeux exorbités arrache à pleines mains le corps d'un être humain — ; Le Sabbat des sorcières ; Deux vieillards ; Un chien à demi englouti. Les tons sont presque exclusivement noirs, ocres et gris. Il n'y a aucune narration claire, aucun espoir, aucune rédemption. Ce sont des visions, pas des récits.
L'héritage : Goya, père de l'art moderne
Goya meurt en exil à Bordeaux en 1828, ayant fui l'absolutisme de Ferdinand VII. Il est souvent qualifié de « dernier des grands maîtres et premier des modernes ». Sa façon de peindre ses cauchemars intérieurs sans souci de plaire ou d'expliquer préfigure directement l'expressionnisme du XXe siècle. Edvard Munch, Francis Bacon, Max Beckmann se réclament de son héritage.
Les Peintures noires, transférées sur toile après sa mort et données au Prado en 1881, sont aujourd'hui parmi les œuvres les plus visitées du musée — et les plus commentées. Elles posent une question que chaque visiteur reporte avec lui en sortant : que faut-il peindre quand on n'espère plus rien ?