Diego Vélasquez est le plus grand peintre espagnol de tous les temps et l'un des maîtres absolus de la peinture occidentale. Premier peintre de la cour de Philippe IV, il a passé sa vie entière au service de la monarchie espagnole, peignant avec une liberté et une profondeur psychologique incomparables les portraits du roi, de sa famille et de sa cour, mais aussi les nains et les bouffons, les personnages mythologiques et les scènes historiques. Ses œuvres majeures — Las Meninas, La Reddition de Breda, Les Fileuses, la Vénus au miroir — défient les siècles et continuent de sidérer par leur modernité, leur ambiguïté et leur capacité à interroger la nature même de la représentation. Manet, Whistler, Francis Bacon, Picasso : tous se sont réclamés de lui. Vélasquez est, selon le mot de Manet, « le peintre des peintres ».
Une naissance sévillane et une formation précoce
Diego Rodríguez de Silva y Vélasquez naît le 6 juin 1599 à Séville, grande ville cosmopolite et port d'attache du commerce avec les Amériques. Son père, Juan Rodríguez de Silva, est d'origine portugaise ; sa mère, Jerónima Vélasquez, est sévillane. Conformément à l'usage espagnol, il prend le nom de sa mère.
À onze ans, il entre comme apprenti dans l'atelier de Francisco Herrera le Vieux, peintre à la touche énergique et à la palette sombre. Il en sort rapidement pour entrer dans l'atelier de Francisco Pacheco, peintre cultivé, théoricien de l'art et auteur d'un traité fondamental, L'Art de la peinture, qui deviendra son maître et son beau-père. En 1617, il est reçu dans la guilde des peintres sévillans après avoir passé ses examens avec succès. En 1618, il épouse Juana Pacheco, fille de son maître, avec qui il aura deux filles.
Ses premières œuvres sévillanes témoignent d'une maîtrise technique déjà exceptionnelle et d'un goût pour les scènes de vie populaire — bodegones (scènes de cuisine et de taverne) — dans lesquelles les objets du quotidien sont traités avec une solidité et une présence matérielle qui rappellent Caravage, dont l'influence atteint l'Espagne par l'intermédiaire de peintres napolitains. La Vieille Femme faisant frire des œufs (1618, National Gallery of Scotland, Édimbourg) et Le Porteur d'eau de Séville (vers 1618–1622, Apsley House, Londres) sont de ces œuvres précoces d'une maturité stupéfiante.
Madrid et la Cour de Philippe IV
En 1622, Vélasquez part pour Madrid dans l'espoir d'accéder à la Cour. Son portrait du poète Luis de Góngora (1622, Museum of Fine Arts, Boston) attire l'attention du comte-duc d'Olivarès, le puissant valido (premier ministre) de Philippe IV, lui-même originaire de Séville. En 1623, Vélasquez est convoqué à Madrid, peint le portrait du jeune roi Philippe IV — qui en est immédiatement satisfait — et est nommé peintre officiel de la Cour avec une pension et un logement au palais. Il a vingt-quatre ans. Ce poste, il le conservera jusqu'à la fin de sa vie.
Les années qui suivent sont celles d'une installation progressive et d'une affirmation de son style. Un séjour en Italie (1629–1631), encouragé par Rubens qui séjourne à la Cour d'Espagne en 1628–1629, lui permet d'étudier les maîtres vénitiens — Titien surtout, dont les portraits royaux ont profondément influencé la tradition espagnole — et les œuvres de Raphaël et Michel-Ange à Rome. Il en revient avec un sens de la couleur enrichi et une liberté de touche accrue.
Les portraits de la cour : la psychologie et la liberté
Les portraits de Vélasquez se distinguent de tous les portraits officiels de l'époque par une liberté et une profondeur psychologique uniques. Là où ses contemporains flattent leurs modèles ou les figent dans des poses protocolaires, Vélasquez saisit quelque chose de vif et de vrai — une lassitude dans le regard du roi, une mélancolie dans le visage de l'infante, une humanité troublante dans les yeux du bouffon.
Ses portraits des nains et des bouffons de la Cour — Pablo de Valladolid (vers 1635, Musée du Prado), Don Sebastián de Morra (vers 1644, Musée du Prado), El Primo (1644, Musée du Prado) — sont peut-être les plus révélateurs de sa vision. Ces personnages, dont la condition sociale est celle de simples objets de distraction pour la noblesse, sont traités par Vélasquez avec une dignité et une attention qui les élèvent au niveau de tout être humain. Manet a passé des heures devant ces toiles lors de son séjour à Madrid en 1865, et leur influence sur son œuvre est directe et profonde.
La Reddition de Breda (1634–1635, Musée du Prado), également appelée Las Lanzas (Les Lances), est sa grande composition historique la plus célèbre. Elle représente la reddition de la ville flamande de Breda aux troupes espagnoles en 1625, dans une mise en scène d'une générosité et d'une humanité remarquables : le général espagnol Spinola empêche le vaincu de s'agenouiller et le relève avec courtoisie, dans un geste qui fait de la victoire militaire un exemple de magnanimité chevaleresque.
Las Meninas : l'énigme suprême
En 1656, Vélasquez peint ce qui est généralement considéré comme l'un des tableaux les plus complexes et les plus fascinants de toute l'histoire de la peinture : Las Meninas (Les Demoiselles d'honneur, Musée du Prado). Le tableau représente l'infante Marguerite-Thérèse entourée de ses demoiselles d'honneur, de deux nains et d'un grand chien, dans l'atelier même de Vélasquez au palais de l'Alcazar de Madrid. Vélasquez lui-même apparaît sur la gauche, pinceau et palette en main, regardant vers le spectateur. Dans le fond, un miroir reflète les images floues du roi Philippe IV et de la reine, qui semblent se tenir à l'endroit même où se trouve le spectateur.
Cette composition vertigineuse joue avec toutes les questions fondamentales de la représentation : qui regarde qui ? Qui est le sujet réel du tableau ? Quelle est la place du spectateur dans la scène ? La présence du peintre en train de peindre transforme le tableau en méditation sur l'acte même de peindre et sur les relations entre le réel, sa représentation et le regard. Foucault, Picasso, Francis Bacon, Velickovic : les artistes et les penseurs qui se sont mesurés à ce tableau forment une liste infinie.
Le second séjour en Italie et la mort
Entre 1649 et 1651, Vélasquez effectue un second voyage en Italie, où il réalise notamment le Portrait d'Innocent X (1650, Galerie Doria Pamphilj, Rome), unanimement considéré comme l'un des plus grands portraits de toute l'histoire de la peinture. Le pape Pamphilj, représenté dans ses vêtements rouges et blancs d'une richesse picturale éblouissante, avec un regard d'une intelligence et d'une dureté saisissantes, aurait dit en voyant sa propre image : « Troppo vero » — trop vrai. Francis Bacon en a réalisé une série de variations obsessionnelles.
De retour à Madrid, Vélasquez assume de plus en plus de responsabilités à la Cour, culminant avec sa nomination en 1652 au poste d'aposentador mayor — intendant du palais, responsable de l'organisation des cérémonies royales. C'est dans ce rôle qu'il organise les fastueuses festivités de l'île des Faisans pour le mariage de l'infante Marie-Thérèse avec Louis XIV en juin 1660 — effort épuisant dont il rentre épuisé. Il meurt à Madrid le 6 août 1660, à l'âge de soixante et un ans. Sa femme Juana lui survit huit jours seulement.
Un héritage sans pareil
Vélasquez a été reconnu de son vivant par ses pairs — Rubens, lors de son séjour à la Cour d'Espagne, l'avait qualifié de plus grand peintre d'Europe — mais n'a exercé son influence pleine qu'à partir du XIXe siècle, lorsque l'ouverture des collections du Prado au public (1819) et les voyages d'artistes comme Manet, Whistler et Sargent à Madrid ont révélé au monde entier l'extraordinaire modernité de sa touche et de sa vision. Le Musée du Prado conserve la collection la plus importante et la plus représentative de son œuvre, qui reste l'une des destinations les plus prisées de tous les amateurs de peinture dans le monde.