Joseph Mallord William Turner est le plus grand peintre britannique de tous les temps et l'un des artistes les plus visionnaires de l'histoire de la peinture occidentale. Paysagiste d'une ambition et d'une audace sans précédent, il a poussé la représentation de la lumière, de l'eau, de la brume et de la tempête jusqu'à une dissolution de la forme qui préfigure directement l'impressionnisme et l'abstraction lyrique du XXe siècle. Admiré par Monet, Ruskin et Hazlitt, incompris par une grande partie de ses contemporains, il a consacré sa vie entière à cette quête d'une lumière pure, d'abord au service du sublime romantique, puis de plus en plus librement, jusqu'à des tableaux où la couleur et la lumière seules constituent la totalité du sujet. Sa vie solitaire et excentrique, sa jalousie farouche de son œuvre, sa mort secrète sous un nom d'emprunt : tout cela fait de Turner l'une des figures les plus romanesques de l'histoire de l'art.
Une enfance londonienne et une vocation précocissime
Joseph Mallord William Turner naît le 23 avril 1775 à Covent Garden, Londres, dans une famille modeste. Son père, William Turner, est barbier-perruquier ; sa mère, Mary Marshall, souffre de troubles mentaux qui la conduiront à l'internement à Bethlem (Bedlam) en 1800. Turner gardera toute sa vie une pudeur absolue sur ses origines et sur sa vie privée.
Sa vocation artistique se révèle si précocement que son père expose ses premiers dessins dans sa boutique dès que le jeune William a une dizaine d'années, pour les vendre aux clients. En 1789, à quatorze ans, Turner est admis à la Royal Academy of Arts de Londres — l'institution artistique la plus prestigieuse de Grande-Bretagne. Il y reçoit une formation académique rigoureuse dans le dessin et l'architecture, qui lui permettra toujours de maîtriser la perspective et la construction formelle même dans ses œuvres les plus libres.
Ses premières aquarelles topographiques — vues de cathédrales, de châteaux, de paysages gallois et du Lake District — attestent dès les années 1790 d'une maîtrise technique exceptionnelle et d'une sensibilité particulière aux effets atmosphériques : la brume matinale sur les ruines, la lumière rasante du soir sur l'eau, l'orage qui s'accumule derrière les montagnes.
La maîtrise de l'aquarelle et les voyages
Turner est l'un des plus grands aquarellistes de l'histoire, et cette technique — légère, transparente, toujours en danger de s'emballer — reste fondamentale dans sa pratique tout au long de sa vie. Il invente des procédés techniques audacieux : mouiller le papier avant d'y poser la couleur pour obtenir des fusions et des dégradés, gratter la surface sèche pour faire apparaître des lumières, projeter des réserves de cire pour protéger certaines zones.
Voyageur infatigable dès les années 1790, il parcourt les îles britanniques à la recherche de paysages et de monuments, remplissant des centaines de carnets d'esquisses au crayon et à l'aquarelle. Ses voyages en Europe — France, Suisse, Italie, Allemagne — commencent dès 1802 (lorsque la paix d'Amiens permet de nouveau la traversée de la Manche) et se poursuivront régulièrement jusqu'à sa vieillesse. Venice, qu'il visite pour la première fois en 1819, deviendra l'une de ses sources d'inspiration les plus fertiles.
L'académicien et le peintre de marines
En 1802, Turner est élu académicien de la Royal Academy — à vingt-six ans, l'un des plus jeunes artistes à recevoir cette distinction. Il enseigne à l'Académie, d'abord la perspective, puis occupe les fonctions diverses d'une institution dont il reste un membre actif jusqu'à la fin de sa vie. En 1807, il est nommé professeur de perspective — poste qu'il occupera jusqu'en 1838, avec une assiduité variable mais une conviction profonde de l'importance de la formation théorique des jeunes artistes.
Ses grandes peintures à l'huile des années 1800–1830 se distinguent par une ambition et une diversité remarquables : batailles navales, tempêtes en mer, scènes mythologiques, paysages alpins, vues vénitiennes. Dans toutes ces œuvres, la lumière est déjà le vrai sujet. Hannibal et son armée traversant les Alpes (1812, Tate Britain, Londres) représente l'armée carthaginoise submergée dans la tempête dans une tourbillon de neige et de vent qui annonce les œuvres les plus abstraites de sa vieillesse. La Bataille de Trafalgar (1824, National Maritime Museum, Greenwich) est sa seule grande commande royale.
La dissolution de la forme : le Turner tardif
À partir des années 1830 et surtout dans la décennie 1840, Turner pousse son langage pictural dans des directions que ses contemporains jugent souvent incompréhensibles ou scandaleuses. Ses toiles de la vieillesse — des vaporetti vénitiens dans la brume, des incendies, des tempêtes — sont de moins en moins des peintures de paysages reconnaissables et de plus en plus des études de lumière pure, dans lesquelles les formes se fondent dans des tourbillons de couleurs chaudes ou froides.
Pluie, vapeur et vitesse — Le Grand Western Railway (1844, National Gallery, Londres) représente une locomotive lancée sur un viaduc dans la pluie et la brume, dans une composition où le train n'est guère qu'une tache sombre dans un halo de lumière jaune et grise — premier tableau de l'ère industrielle dans l'histoire de la grande peinture, et préfiguration directe de la touche impressionniste. L'Esclavagiste, ou Négriers jetant les morts et les mourants par-dessus bord (1840, Museum of Fine Arts, Boston) représente un navire négrier dans un crépuscule de feu, avec les corps des esclaves dans les flots où les dévorent les poissons — l'une des œuvres les plus violemment colorées et les plus politiquement engagées de sa carrière.
Le dernier Téméraire (1839, National Gallery, Londres) est peut-être son tableau le plus aimé du public britannique : le vieux navire de guerre, héros de Trafalgar, est remorqué vers la ferraille par un petit vapeur noir et fumeux dans un coucher de soleil d'une beauté déchirante. La mélancolie de la scène — la majesté du passé cédant devant la brutalité du présent industriel — a touché des générations de spectateurs.
La vie secrète et la mort
Turner n'a jamais été marié et a entretenu une vie privée d'un secret jaloux. Il a vécu pendant des années avec une veuve, Mrs Sophia Booth, à Chelsea, sous le nom de « Mr Booth ». Il accumulait des œuvres dans sa maison de Queen Anne Street, dans des conditions de désordre et d'abandon qui attristaient ses amis — des centaines de toiles roulées ou empilées dans un humidité croissante.
Il meurt le 19 décembre 1851 à Chelsea, dans la maison de Mrs Booth, dans des conditions de discrétion absolue. Ses dernières paroles auraient été : « The sun is God » — le soleil est Dieu. Il est enterré à la cathédrale Saint-Paul de Londres, aux côtés de Reynolds et de Lawrence.
Il lègue à la nation britannique l'ensemble de ses œuvres restées en sa possession : plus de trois cents peintures et près de trente mille aquarelles et dessins. Ce fonds exceptionnel constitue la collection Turner de la Tate Britain à Londres — l'une des collections d'artiste les plus importantes et les plus homogènes au monde.
Un héritage visionnaire
L'influence de Turner sur l'impressionnisme est directe et reconnue par Monet lui-même, qui visite Londres et ses musées et reconnaît dans les tableaux de Turner une anticipation de sa propre recherche sur la lumière. Mais c'est peut-être le XXe siècle qui a le mieux compris Turner : Mark Rothko et ses champs de couleur, les expressionnistes abstraits américains ont vu dans ses dernières œuvres un précédent direct de leur propre démarche. Turner reste l'un des peintres les plus visionnaires que la Grande-Bretagne ait produits, et ses tableaux des dernières années — à la limite de la représentation et de l'abstraction — n'ont rien perdu de leur pouvoir de stupéfaction.