Titien est le peintre le plus important de l'école vénitienne, l'une des figures dominantes de toute la Renaissance italienne, et l'artiste dont l'influence sur la peinture européenne des deux siècles suivants a peut-être été la plus profonde et la plus durable. Il a exercé son art pendant près de soixante-dix ans d'activité créatrice — de ses premières œuvres au début du XVIe siècle jusqu'à sa mort en 1576, à un âge avancé que ses biographes estiment à plus de quatre-vingt-dix ans — sans jamais perdre sa puissance ni sa capacité à se renouveler. Ses grandes compositions mythologiques, ses portraits d'une psychologie souveraine, ses retables d'une majesté et d'une lumière incomparables ont défini ce que la peinture peut faire avec la couleur, et ont fasciné des générations d'artistes depuis Rubens jusqu'à Manet.
Cadore et Venise : les premières années
Tiziano Vecellio naît vers 1488 à Pieve di Cadore, petite ville des Dolomites vénitiennes, dans une famille de notaires locaux. Sa date de naissance exacte reste incertaine — les sources varient considérablement, et Titien lui-même n'a jamais été très précis sur ce point. Il rejoint Venise encore enfant, envoyé par sa famille pour y apprendre la peinture. Il entre d'abord dans l'atelier du mosaïste Zuccato, puis dans celui de Giovanni Bellini, le maître de la peinture vénitienne de la génération précédente, et enfin chez Giorgione, le peintre qui va exercer sur lui l'influence la plus immédiate et la plus profonde.
Giorgione (vers 1477–1510) est l'inventeur d'un style atmosphérique — des paysages baignés dans une lumière dorée et mystérieuse, des figures mélancoliques dans des ambiances crépusculaires — qui marque profondément le jeune Titien. Les deux hommes collaborent étroitement, au point que certaines œuvres ont été longtemps disputées entre eux. La mort de Giorgione de la peste en 1510 laisse Titien hériter de sa clientèle et de sa réputation naissante, qu'il va très rapidement dépasser.
La couleur comme fondement
Ce qui distingue fondamentalement la peinture de Titien — et vénitienne en général — de la peinture florentine ou romaine de la même époque, c'est la place accordée à la couleur. À Florence et à Rome, sous l'influence de Léonard, Michel-Ange et Raphaël, le dessin est le fondement de la peinture : on commence par construire la composition et les figures au dessin, puis on les colorie. À Venise, le processus est inversé : la couleur construit directement la forme et l'espace, sans passer par le dessin préalable comme structure dominante. Titien dit peindre avec de la couleur comme les poètes écrivent avec des mots — directement, sans intermédiaire.
Cette façon de travailler produit des effets visuels entièrement différents : les contours sont moins nets, les formes plus fondues, l'atmosphère plus présente. La lumière dans les tableaux de Titien n'est pas un effet surajouté — elle est constitutive de la forme même. Ses rouges vénitiens, ses ors crépusculaires, ses chairs lumineuses et dorées sont immédiats à identifier et d'une beauté sensorielle qui n'a pas d'équivalent dans la peinture du Nord de l'Italie.
Sa technique évolue considérablement au fil des décennies. Dans les œuvres de sa vieillesse, les touches deviennent larges, libres, presque gestuelles — il peint parfois avec les doigts, dit Vasari — produisant des surfaces d'une texture et d'une vibrance extraordinaires qui préfigurent directement la peinture du XIXe siècle et même certains expressionnismes du XXe.
Les grandes œuvres
L'œuvre de Titien est immense — plus de cinq cents peintures lui sont attribuées — et couvre tous les genres avec une maîtrise égale.
Ses retables pour les églises de Venise comptent parmi les plus puissants de toute la tradition catholique. L'Assomption de la Vierge (1516–1518, Frari, Venise), dans laquelle la Vierge monte vers le ciel en un mouvement ascensionnel d'une énergie et d'une couleur extraordinaires, est immédiatement reconnue comme un chef-d'œuvre lors de son installation. La Mise au tombeau (1520, Louvre) et Le Martyre de saint Laurent (1559, Église des Jésuites, Venise) témoignent d'une maîtrise du clair-obscur dramatique qui rappelle et anticipe le baroque.
Ses grandes compositions mythologiques, peintes principalement pour la cour d'Espagne de Philippe II dans les années 1550–1570, constituent peut-être son entreprise la plus ambitieuse et la plus personnelle. Il les appelle lui-même poesie — poèmes visuels — tirés d'Ovide et de la poésie antique : Danaé (diverses versions, Naples, Vienne, Madrid), Vénus et Adonis (1554, Prado), Diane et Actéon (1556–1559, National Gallery, Édimbourg), La Chute d'Icare (disparue). Ces tableaux, d'une sensualité et d'une liberté formelle incomparables, dans lesquels les corps nus sont traités avec une tendresse et une richesse chromatique qui font de chaque surface peinte un objet de plaisir sensoriel, ont fasciné tous les peintres qui les ont vus — Rubens les copie, Vélasquez les étudie, Poussin s'en inspire.
Ses portraits sont parmi les plus profonds et les plus influents de toute la Renaissance. L'Homme au gant (vers 1520–1523, Louvre) est l'un des portraits psychologiques les plus intenses de toute l'histoire du genre. L'Empereur Charles Quint à cheval (1548, Prado) invente le portrait équestre officiel que toute la peinture baroque et classique va répéter.
La cour impériale et la gloire
Titien est l'artiste le plus courtisé de son époque. L'Empereur Charles Quint le reçoit à Augsbourg en 1548 et 1550, lui accorde le titre de comte palatin et chevalier de l'Éperon d'or — distinctions extraordinaires pour un artiste. Son fils Philippe II d'Espagne lui reste fidèle jusqu'à la mort de Titien, lui commandant des œuvres pendant des décennies depuis Madrid.
Cette position unique — premier peintre de l'Empire — lui assure une prospérité et une liberté de création que peu d'artistes de son temps ont connues. Il passe la fin de sa vie dans sa villa de Venise, entouré d'élèves et d'assistants, recevant les visiteurs et les ambassadeurs comme un prince.
Il meurt le 27 août 1576 de la peste, à un âge avancé qui reste disputé entre quatre-vingt-huit et quatre-vingt-dix-neuf ans selon les sources. Il est l'un des rares Vénitiens à avoir reçu le droit d'être enterré à l'intérieur de l'église des Frari — où se trouve aussi son Assomption — témoignage ultime d'une gloire que sa vie entière avait construite.