Il y a quelque chose de profondément singulier dans l'œuvre de Marc Chagall : une façon de fondre ensemble le souvenir d'une enfance dans un shtetl de l'Empire russe, les ciels fiévreux du Paris de la Belle Époque, la tendresse des corps qui s'enlacent dans les airs, et la couleur — la couleur surtout, posée avec une liberté et une joie qui semblent défier toute tristesse. Chagall n'est pas impressionniste, ni cubiste, ni expressionniste, ni vraiment surréaliste, bien qu'André Breton l'ait revendiqué comme l'un des siens. Il est simplement Chagall — un univers visuel à nul autre pareil, où les violonistes jouent sur les toits, où les amoureux volent au-dessus des villages enneigés, et où la foi, l'amour et la nostalgie se mêlent dans une poésie visuelle d'une générosité rare.


Vitebsk : les racines d'un monde

Marc Chagall naît le 7 juillet 1887 à Vitebsk, ville de l'Empire russe (aujourd'hui Biélorussie), dans une famille juive modeste. Son père, Zahar Chagall, est un ouvrier des entrepôts de harengs ; sa mère, Feïga-Ita Rosenfeld, tient une petite épicerie et veille avec énergie sur ses neuf enfants. Marc est l'aîné. La famille est pauvre, profondément enracinée dans la culture et la religion juives — les fêtes du calendrier hébreu, les récits du Tanakh, la musique klezmer, la communauté du shtetl forment l'humus émotionnel et symbolique que Chagall transportera avec lui toute sa vie, jusqu'en France, jusqu'en Amérique et jusqu'à ses mosaïques pour l'Opéra de Paris.

Il découvre la peinture presque par hasard, en voyant un camarade de classe dessiner. La révélation est immédiate et totale. Sa mère, femme pragmatique qui veut le mieux pour son fils, finit par lui payer des cours chez Jehuda Pen, peintre local de formation académique. Mais Vitebsk ne suffit bientôt plus. En 1907, à vingt ans, Chagall convainc sa mère de lui avancer l'argent du train pour Saint-Pétersbourg, capitale artistique de l'Empire. Il y entre dans l'école de la Société impériale des Beaux-Arts, puis dans l'atelier de Léon Bakst — le décorateur des Ballets russes de Diaghilev — qui reconnaît son originalité et l'encourage à aller à Paris.


Paris et la Ruche : l'explosion

Chagall arrive à Paris en 1910 et s'installe à la Ruche, résidence d'artistes de la rue Dantzig à Montparnasse, où vivent aussi Modigliani, Léger et Soutine. L'impact est foudroyant. À Paris, il découvre Cézanne, les Fauves, le cubisme naissant. Il en absorbe les leçons avec une curiosité vorace, mais sans jamais y dissoudre sa vision propre. Du cubisme, il retient la simultanéité des plans et la décomposition de l'espace ; des Fauves, la liberté et la puissance de la couleur. Mais il y ajoute quelque chose que ni l'un ni l'autre ne possède : le rêve, la mémoire, le sentiment.

Les toiles peintes entre 1911 et 1914 sont parmi ses plus révolutionnaires. Moi et le village (1911, MoMA, New York) juxtapose le souvenir d'une vache, un paysan, un arbre fleuri et une scène de village dans une composition circulaire d'une liberté formelle qui doit autant aux icônes russes qu'au cubisme. À la Russie, aux ânes et aux autres (1911, Centre Pompidou, Paris) accumule les images de son enfance dans un espace onirique où la logique de cause à effet a simplement disparu — une femme sépare sa tête de son corps pour donner à boire à une vache, un homme court la tête en bas. Ce n'est pas du surréalisme : c'est de la mémoire affective, qui fonctionne par associations libres et non par logique narrative.


Bella, la guerre et le retour en Russie

En 1914, à la veille de la Première Guerre mondiale, Chagall rentre à Vitebsk pour ce qui devait être une courte visite. La guerre l'y cloue jusqu'en 1922. Il y retrouve Bella Rosenfeld, fille d'un joaillier local qu'il avait rencontrée en 1909 et dont il est épris depuis lors. Ils se marient en 1915. Bella — intelligente, cultivée, belle — sera la muse et la compagne absolue de Chagall pendant trente ans, jusqu'à sa mort en 1944. Elle traverse son œuvre comme une présence lumineuse et récurrente : c'est elle, les yeux fermés, les cheveux noirs, qui vole au-dessus des villes dans des dizaines de tableaux.

La révolution bolchevique de 1917 lui ouvre d'abord des perspectives : il est nommé commissaire aux Beaux-Arts de la ville de Vitebsk et fonde en 1918 une école des arts. Mais les querelles avec Malevitch, qui prend le contrôle de l'école et y impose le suprématisme au détriment de la figuration, l'écœurent. Il quitte Vitebsk pour Moscou, où il réalise des décors monumentaux pour le Théâtre juif de chambre d'Alexis Granovsky — des fresques colorées et inventives qui couvrent les murs et les plafonds de la salle. En 1922, il quitte définitivement la Russie pour Berlin, puis retrouve Paris en 1923.


Paris, l'Holocauste et l'exil américain

De retour à Paris, Chagall entre dans une période de productivité et de reconnaissance croissantes. Le marchand Ambroise Vollard lui commande des illustrations pour les Fables de La Fontaine et pour la Bible — un projet qui l'occupe des années et l'amène à voyager en Palestine en 1931. Ces illustrations, gravées à l'eau-forte avec une maîtrise consommée, sont parmi ses œuvres les plus belles.

Mais les années 1930 assombrissent progressivement son univers. La montée du nazisme, les pogroms en Europe de l'Est, la persécution des Juifs : Chagall en est profondément bouleversé. Ses peintures de cette période — notamment la série des Crucifixions blanches (1938) — montrent un Christ juif crucifié sur fond de shtetls en flammes et de réfugiés en fuite. La figure du Christ, pour Chagall, n'est pas une figure chrétienne mais le symbole universel de toutes les victimes innocentes.

En 1941, sur invitation du Museum of Modern Art de New York, Chagall émigre aux États-Unis avec Bella. En 1944, Bella meurt soudainement d'une infection virale. Chagall est anéanti. Il met des mois à reprendre le pinceau.


La consécration et les grandes décorations

Après la guerre, Chagall s'installe définitivement en France — d'abord à Paris, puis à Vence dans le Midi, et enfin à Saint-Paul-de-Vence, où il vivra jusqu'à sa mort en 1985. Il refait sa vie avec Valentina Brodsky (dite Vava), qu'il épouse en 1952, et retrouve sa sérénité créatrice.

Les dernières décennies de sa vie sont celles des grandes commandes officielles : les plafonds de l'Opéra de Paris (1964), les vitraux de la cathédrale de Metz (1958–1968) et de la synagogue du Hadassah à Jérusalem (1962), les mosaïques et tapisseries du Parlement israélien, les peintures murales du Metropolitan Opera de New York (1966). Ces grandes œuvres, baignées d'une lumière bleue et d'une jubilation spirituelle, couronnent une vie entière consacrée à faire de la couleur un langage d'amour et de mémoire.

Marc Chagall meurt le 28 mars 1985 à Saint-Paul-de-Vence, à l'âge de quatre-vingt-dix-sept ans. Le Musée national Marc Chagall de Nice, inauguré en 1973 de son vivant, est l'un des rares musées au monde créés pour un artiste encore en vie — témoignage d'une reconnaissance qui, pour une fois, n'avait pas attendu la mort.