Jan van Eyck est l'un des peintres les plus importants de toute l'histoire de l'art occidental, et peut-être le plus déconcertant. Ses tableaux ont quelque chose qui ne se retrouve nulle part ailleurs dans la peinture du XVe siècle — une précision du rendu de la lumière, des matières, des reflets et des textures qui semble tout à fait anachronique, comme si quelqu'un avait projeté dans le Moyen Âge finissant des techniques qui n'auraient dû apparaître que deux ou trois siècles plus tard. Devant le Portrait de Giovanni Arnolfini et son épouse ou devant L'Agneau mystique à Gand, on reste stupéfait par cette lumière qui traverse les vitraux, par ces fourrures qui semblent véritablement douces au toucher, par ces visages où chaque pore de la peau et chaque reflet dans l'iris semblent saisis avec une acuité photographique. C'est cela, van Eyck : le peintre qui a inventé la réalité dans la peinture.


Des origines obscures et une vie documentée en pointillé

On sait très peu de choses sur la vie de Jan van Eyck avant qu'il apparaisse dans les archives comme peintre de cour du duc Jean III de Bavière à La Haye, vers 1422. Sa date et son lieu de naissance restent incertains : la tradition dit qu'il est originaire de Maaseik, dans l'actuelle Belgique (d'où son nom — van Eyck signifie « de Eyck », comme de nombreux noms de lieux néerlandais), et qu'il est né vers 1390, peut-être plus tôt. Il a un frère aîné, Hubert van Eyck, dont on sait encore moins de choses, et dont la part dans la réalisation du Retable de l'Agneau mystique fait l'objet d'un vieux débat historiographique.

En 1425, il entre au service de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, à Bruges — la cour la plus riche et la plus cultivée d'Europe du Nord à cette époque. Philippe lui accorde une estime et une confiance exceptionnelles : van Eyck n'est pas seulement son peintre, il est aussi son diplomate et son émissaire secret, chargé de missions délicates en Espagne (1427) et au Portugal (1428–1429), où il va notamment portraiturer la princesse Isabelle de Portugal que Philippe envisage d'épouser. Cette position hybride — artiste et agent diplomatique — lui vaut une proximité avec les cercles du pouvoir et une connaissance du monde rare pour un peintre de l'époque.

Il s'installe à Bruges en 1430, épouse une femme prénommée Margaretha, dont il aura plusieurs enfants, et y demeurera jusqu'à sa mort le 9 juillet 1441.


La peinture à l'huile : une révolution technique

La tradition longtemps répandue selon laquelle van Eyck aurait inventé la peinture à l'huile est une légende — la technique de l'huile siccative comme liant pour les pigments existait avant lui. Ce qu'il a accompli est plus subtil et plus révolutionnaire : il a perfectionné et systématisé l'utilisation des huiles de lin et de noix d'une façon qui a ouvert des possibilités entièrement nouvelles dans la représentation de la lumière et des matières.

La peinture à la tempera (à l'œuf), technique dominante au Moyen Âge, sèche rapidement et ne permet pas de fondre les tons progressivement — les transitions entre couleurs doivent être réalisées par hachures ou par application successive de couches. La peinture à l'huile sèche lentement et permet des fondus imperceptibles, des glacis transparents superposés qui créent des effets de profondeur et de lumière intérieure impossibles à obtenir autrement. Van Eyck exploite ces possibilités avec une maîtrise qui restera inégalée pendant plusieurs générations.

C'est cette technique qui lui permet de peindre la lumière traversant un vitrail et se réfléchissant sur le sol de marbre, le velours cramoisi qui absorbe la lumière différemment selon l'angle, le métal poli d'un chandelier qui reflète une scène entière dans sa courbure, les poils individuels d'une fourrure dans la pénombre. Chaque surface dans ses tableaux a une texture différente, une façon propre d'interagir avec la lumière, une présence matérielle spécifique.


Le Retable de l'Agneau mystique

L'œuvre la plus monumentale et la plus ambitieuse associée à van Eyck est le Retable de l'Agneau mystique (ou Retable de Gand), polyptyque de vingt panneaux commandé pour la cathédrale Saint-Bavon de Gand et achevé en 1432. Une inscription peinte sur le cadre attribue le début du travail à Hubert van Eyck, décédé en 1426, et l'achèvement à Jan. La part respective des deux frères dans cette œuvre reste incertaine.

Ce retable est l'une des œuvres les plus importantes de toute la peinture européenne. Ouvert, il déploie une vision paradisiaque du monde réuni devant l'Agneau de Dieu : anges musiciens, saints et saintes, pèlerins, chevaliers, philosophes, tous convergent vers le centre dans un paysage d'une verdure et d'une lumière extraordinaires. Les panneaux extérieurs, visibles quand le retable est fermé, représentent une Annonciation en grisaille d'une beauté et d'une précision saisissantes, et les portraits des donateurs — Jodocus Vijd et son épouse Elisabeth Borluut — d'un réalisme psychologique rarement atteint dans la peinture du Nord à cette époque.

Cette œuvre a été l'une des plus volées, copiées et convoitées de toute l'histoire de l'art : plusieurs panneaux ont été dérobés, vendus à des collections étrangères, récupérés, perdus de nouveau. Le panneau des Juges intègres fut volé en 1934 et n'a jamais été retrouvé — remplacé par une copie. L'histoire du retable est aussi mouvementée qu'un roman d'aventures.


Le Portrait des Arnolfini et le mystère du miroir

Le Portrait de Giovanni Arnolfini et son épouse (1434, National Gallery, Londres) est probablement le tableau le plus analysé et le plus commenté de toute la peinture flamande du XVe siècle. Ce portrait double représente un riche marchand lucquois installé à Bruges et, selon l'interprétation longtemps dominante de l'historien Erwin Panofsky, constitue une sorte de document juridique de leur mariage, chaque détail du tableau — les chaussures ôtées, la bougie allumée, le chien, la fenêtre ouverte — étant porteur d'une signification symbolique précise.

Ce qui stupéfie dans ce tableau, c'est la présence dans le fond d'un miroir convexe qui reflète la pièce entière, dont deux silhouettes dans l'embrasure de la porte — que l'on identifie comme des témoins, ou peut-être comme van Eyck lui-même. Au-dessus du miroir, une inscription en latin dit : « Johannes de Eyck fuit hic 1434 » — Jan van Eyck était ici 1434. Premier exemple connu d'un artiste signant son tableau en affirmant sa présence plutôt que sa seule exécution.

L'ensemble de l'œuvre de van Eyck — portraits, petits autels privés, compositions religieuses — est conservé dans une vingtaine de musées européens. Le Musée des Beaux-Arts de Bruges, la National Gallery de Londres, le Louvre et le Gemäldegalerie de Berlin en possèdent les plus beaux exemples.