# Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780–1867) — La ligne comme absolu
Jean-Auguste-Dominique Ingres est la figure la plus importante et la plus influente du courant néoclassique dans la peinture française du XIXe siècle. Élève de David, admirateur passionné de Raphaël et de l'Antiquité grecque, défenseur intransigeant du dessin contre la couleur, il a incarné pendant près d'un demi-siècle le camp de l'ordre et de la tradition contre les innovations romantiques de Delacroix — opposition qui a structuré tout le débat esthétique français de la première moitié du XIXe siècle. Portraitiste exceptionnel d'une psychologie subtile et d'une précision formelle éblouissante, peintre de grandes compositions historiques et mythologiques, inventeur d'un genre orientaliste d'une sensualité singulière avec ses odalisques, Ingres est une figure complexe dont l'œuvre, souvent mal comprise, recèle une étrangeté et une modernité que le XXe siècle a finalement reconnues.
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## Une enfance toulousaine au berceau des arts
Jean-Auguste-Dominique Ingres naît le 29 août 1780 à Montauban, dans le Tarn-et-Garonne. Son père, Jean-Marie-Joseph Ingres, est un artiste polyvalent — peintre, sculpteur, miniaturiste et musicien — qui reconnaît très tôt le talent exceptionnel de son fils et l'encourage avec ferveur. Sa mère, Anne Moulet, est la fille d'un perruquier.
Dès l'enfance, Ingres révèle une double aptitude remarquable : pour le dessin et pour la musique. Il sera toujours les deux à la fois — violoniste passionné dont le talent lui vaut d'intégrer l'orchestre du Capitole de Toulouse à l'adolescence, et dessinateur d'une précocité stupéfiante. L'expression « violon d'Ingres », utilisée en français pour désigner un hobby de prédilection, lui doit son origine.
En 1791, à l'âge de onze ans, il entre à l'École des Beaux-Arts de Toulouse, où il étudie la peinture et le dessin sous la direction de Guillaume-Joseph Roques et Joseph Briant. En 1797, à dix-sept ans, il monte à Paris pour entrer dans l'atelier de Jacques-Louis David, alors au sommet de sa gloire et de son influence — premier peintre de la République, puis de l'Empire napoléonien. Ingres y reste jusqu'en 1800, assimilant les leçons du maître tout en développant une sensibilité personnelle distincte, plus proche de Raphaël et des primitifs italiens que du stoïcisme romain de David.
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## Le Prix de Rome et l'Italie
En 1801, Ingres remporte le Prix de Rome avec son tableau Les Ambassadeurs d'Agamemnon (École des Beaux-Arts, Paris), ouvrant la voie à un séjour d'études en Italie aux frais de l'État. Mais les guerres napoléoniennes retardent son départ : il ne peut rejoindre la Villa Médicis à Rome qu'en 1806. Il y restera finalement dix-huit ans — bien au-delà de la durée règlementaire de quatre ans — tant son attachement à l'Italie, et surtout à Raphaël, est profond.
Ses années romaines (1806–1824) sont décisives. Il étudie sans relâche les maîtres de la Renaissance — Raphaël surtout, dont les portraits et les fresques du Vatican constituent pour lui l'idéal insurpassable — mais aussi les primitifs italiens, Giotto et les peintres du Trecento et du Quattrocento, dont la pureté linéaire l'attire autant que la perfection raphaélesque. Il visite Naples, Florence, Venise. Il dessine l'Antiquité, copie les sculptures grecques, s'imprègne de la beauté des ruines.
C'est à Rome qu'il réalise ses premières grandes peintures d'histoire envoyées comme « envois de Rome » à Paris : Œdipe et le Sphinx (1808, Louvre), Jupiter et Thétis (1811, Musée Granet, Aix-en-Provence), La Grande Baigneuse dite Baigneuse de Valpinçon (1808, Louvre). Ces œuvres, souvent mal reçues à Paris lors de leur envoi — on y reproche à Ingres une archaïsme délibéré et des distorsions anatomiques qui choquent les habitudes académiques — témoignent d'une vision déjà pleinement personnelle : le dos de la Baigneuse de Valpinçon, d'un galbe et d'une lumière d'une beauté stupéfiante, est peut-être la première œuvre qui annonce clairement l'Ingres de la maturité.
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## Les portraits : un génie incomparable
Pendant ses années romaines et florentines, Ingres se finance en grande partie grâce à des commandes de portraits, notamment de voyageurs et de diplomates étrangers passant par l'Italie. Ces portraits — au crayon pour les moins fortunés, à l'huile pour les plus riches — comptent parmi les plus beaux de toute l'histoire du genre.
Le Portrait de Monsieur Bertin (1832, Louvre), réalisé après son retour définitif à Paris, est universellement considéré comme son chef-d'œuvre dans ce genre. Louis-François Bertin, directeur du Journal des Débats, y est représenté à mi-corps, les mains posées sur les genoux, dans une attitude de puissance tranquille et d'intelligence concentrée qui incarne à elle seule l'esprit de la bourgeoisie triomphante de la monarchie de Juillet. La maîtrise psychologique du tableau est saisissante : Ingres saisit non seulement une ressemblance physique impeccable, mais un caractère, une façon d'être au monde.
Ses portraits dessinés au crayon — qu'il considérait lui-même comme de simples travaux alimentaires et qui sont aujourd'hui parmi les feuilles les plus admirées du XIXe siècle — témoignent d'une perfection technique éblouissante : le trait y est d'une délicatesse et d'une précision absolues, les visages d'une présence et d'une vie qui défient le temps.
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## Les odalisques et l'Orient rêvé
Ingres n'a jamais mis les pieds en Orient, et pourtant il est l'un des créateurs les plus influents d'une imagerie orientaliste qui a fasciné toute l'Europe du XIXe siècle. Sa Grande Odalisque (1814, Louvre), peinte pour la reine de Naples Caroline Murat, représente une femme nue de dos, allongée sur un lit de soie, tournant la tête vers le spectateur dans un regard calme et distant. La toile choque à sa présentation au Salon de 1819 : les critiques y dénoncent les trois vertèbres surnuméraires dans le dos de la figure, les proportions anatomiques impossibles. Ingres ne s'en défend pas — pour lui, la beauté de la ligne prime sur la vérité anatomique.
Cette liberté par rapport à l'anatomie réelle au profit d'une beauté formelle idéale est au cœur de sa démarche. Ses odalisques — La Petite Baigneuse (1828, Louvre), Odalisque à l'esclave (1839–1840, Fogg Art Museum, Cambridge), et surtout Le Bain turc (1862, Louvre), vaste composition circulaire de femmes nues dans un hammam, peinte à l'âge de quatre-vingt-deux ans — forment un corpus d'une sensualité singulière, entre rêverie et perfection formelle.
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## La querelle avec Delacroix et le débat esthétique
Dans le Paris artistique des années 1820–1860, Ingres incarne le camp du classicisme et du dessin contre le romantisme et la couleur que représente Eugène Delacroix. Cette opposition, souvent schématisée à l'excès, a pourtant structuré tout le débat esthétique français de l'époque : les « poussinistes » modernisés par Ingres contre les « rubénistes » revivifiés par Delacroix. Ingres, directeur de l'Académie de France à Rome (1834–1841) et figure tutélaire de l'École des Beaux-Arts, exerce sur la formation des peintres français une autorité considérable, qui durera bien au-delà de sa mort.
Il est revenu à Paris en 1824 après dix-huit ans d'absence, accueilli avec enthousiasme au Salon avec son Vœu de Louis XIII (Cathédrale de Montauban). En 1834, après une nouvelle déception au Salon avec son Martyre de saint Symphorien (Cathédrale d'Autun), cruellement critiqué, il repart pour Rome prendre la direction de la Villa Médicis, qu'il dirigera jusqu'en 1841. Il rentre définitivement à Paris en 1841 et y règne sur la scène artistique officielle jusqu'à la fin de sa vie.
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## Les dernières années et la mort
Ingres perd sa première femme, Madeleine Chapelle, qu'il avait épousée à Rome en 1813, en 1849. Ce deuil le plonge dans une grande détresse. En 1852, à l'âge de soixante-douze ans, il épouse en secondes noces Delphine Ramel, de quarante ans sa cadette, qui lui apportera une sérénité et une affection dont il restera touché jusqu'à la fin.
Il continue de peindre jusqu'à un âge avancé, avec une vitalité et une productivité remarquables. Il meurt le 14 janvier 1867 à Paris, à l'âge de quatre-vingt-six ans, des suites d'une pneumonie. Il lègue à sa ville natale de Montauban l'essentiel de ses œuvres, dessins et peintures — un fonds exceptionnel qui constitue aujourd'hui le cœur de la collection du Musée Ingres-Bourdelle.
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## Un héritage paradoxal
L'héritage d'Ingres dans l'art moderne est paradoxal. Les impressionnistes, qui se définissaient en partie contre l'académisme dont il fut la figure tutélaire, n'ont pas manqué de lui rendre un hommage ambigu. Degas, qui se considérait comme son héritier spirituel dans le culte du dessin, copiait ses œuvres et les collectionnait. Picasso, dans sa période néoclassique des années 1920, s'est clairement inspiré des distorsions anatomiques et de la pureté linéaire des odalisques d'Ingres. Matisse lui doit quelque chose de sa façon de traiter les nus. Au-delà des étiquettes de « classique » ou d'« académique », Ingres reste l'un des dessinateurs les plus accomplis de l'histoire de l'art occidental, et ses meilleures toiles — la Baigneuse de Valpinçon, le Portrait de Bertin, la Grande Odalisque, le Bain turc — comptent parmi les chefs-d'œuvre absolus de la peinture française.