Jean-Honoré Fragonard est le peintre rococo par excellence — et c'est à la fois sa gloire et son drame. Car il a eu le malheur d'être le plus talentueux et le plus libre représentant d'un style qui s'est effondré précisément au moment où il atteignait sa pleine maturité. La Révolution française de 1789 a emporté avec elle l'aristocratie qui commandait ses fêtes galantes et ses scènes légèrement érotiques, le remplaçant brutalement par le néoclassicisme austère de David et par une conception de l'art comme acte civique et moral. Fragonard s'est retrouvé du mauvais côté de l'histoire — non par faute de talent, mais par excès. Sa touche éblouissante, sa palette de soie et d'or, sa façon de saisir l'instant de bonheur dans toute sa fugacité appartiennent à un monde que la Révolution a déclaré mort. Il en est mort presque lui-même, survivant encore seize ans après 1789 dans une obscurité que l'ampleur de son talent rendait tragique.


Grasse et Coupel : les premières années

Jean-Honoré Fragonard naît le 5 avril 1732 à Grasse, en Provence, dans une famille de gantiers. Son père, François Fragonard, tient une boutique mais ne fait pas fortune ; la famille décide de tenter sa chance à Paris vers 1738, quand Honoré a six ans. Il grandit donc à Paris, dans le milieu modeste du petit commerce.

À quatorze ans, son père l'envoie chez un notaire comme clerc, mais le jeune Fragonard ne pense qu'à dessiner. Sa mère le conduit chez François Boucher, le peintre le plus en vue de Paris et premier peintre de Louis XV, dont les scènes pastorales et les Vénus roses et dorées définissent l'esthétique de la cour. Boucher, pragmatique, lui conseille d'aller d'abord se former chez Chardin — peintre de genre et de natures mortes dont la rigueur technique représenterait un meilleur apprentissage de base que son propre atelier. Fragonard passe quelques mois chez Chardin, puis revient chez Boucher. En 1752, à vingt ans, il remporte le Prix de Rome.


Rome et la lumière italienne

De 1756 à 1761, Fragonard séjourne à Rome à l'Académie de France, sous la direction de Natoire. Sa formation à l'Académie est conventionnelle — copies d'antiques, dessins d'après les maîtres italiens — mais deux expériences débordent de ce cadre officiel.

La première est son amitié avec l'abbé de Saint-Non, aristocrate français cultivé qui voyage en Italie et l'emmène dans les jardins de la Villa d'Este à Tivoli, à la Villa Farnèse à Caprarola, dans les parcs des grandes villas romaines. Fragonard y réalise une série de dessins et d'études peintes des bosquets, des fontaines, des allées de cyprès dans la lumière de l'été italien — œuvres d'une liberté et d'une fraîcheur qui annoncent directement son style de maturité.

La seconde est sa rencontre avec les peintures de Pietro da Cortona et de Luca Giordano, dont la virtuosité décorative et la fluidité de la touche l'impressionnent profondément. De Rome, il rapporte une façon de peindre rapide, sûre, presque improvisée qui fera sa marque.


Le retour, le succès et La Balançoire

De retour à Paris, Fragonard connaît d'abord un succès académique avec son tableau Corésus et Callirrhoé (1765, Louvre), grande composition dans la tradition de la peinture d'histoire que l'Académie reçoit avec enthousiasme. Mais très vite, il abandonne cette voie officielle pour celle qui lui convient mieux — les scènes galantes, les jeux amoureux, les fêtes champêtres, les intimités légèrement érotiques — qui correspondent aux goûts de la clientèle aristocratique et bourgeoise qui l'enrichit.

En 1767, le baron de Saint-Julien lui commande une toile dont le sujet est précis et charmant : une jeune femme sur une balançoire poussée par un évêque dans l'ombre, tandis qu'un jeune homme caché dans les buissons contemple ses dessous. Fragonard réalise La Balançoire (Wallace Collection, Londres) — peut-être son tableau le plus célèbre, chef-d'œuvre absolu du rococo. La jeune femme en robe rose sur sa balançoire, son soulier envolé vers le ciel dans un geste d'abandon joyeux, la lumière d'été filtrant à travers les frondaisons, la complicité légèrement libertine de la scène : tout y est parfait.


La touche et la vitesse

Ce qui distingue Fragonard techniquement de ses contemporains, c'est une virtuosité et une rapidité d'exécution qui confinent au prodige. On dit qu'il était capable de peindre un portrait en une heure. Sa touche — large, vibrante, posée avec une confiance absolue — crée des effets de texture et de lumière qui semblent saisis sur le vif, comme si la toile gardait l'énergie du geste de la brosse. Ses natures mortes de fleurs, ses portraits de fantaisie (comme La Liseuse, vers 1776, National Gallery of Art, Washington), ses scènes d'intérieur domestique ont une fraîcheur et une spontanéité qui feront dire à certains historiens qu'il est, plus que quiconque, le précurseur direct des impressionnistes.

Son œuvre comprend aussi une série de peintures érotiques — Le Verrou (vers 1777, Louvre), L'Armoire (vers 1778, Louvre) — d'une franchise et d'une sensualité qui ne sont jamais vulgaires, parce que la beauté formelle et l'habileté technique les transcendent.


La Révolution et l'oubli

En 1789, tout s'effondre. La clientèle aristocratique fuit ou est guillotinée. Le nouveau goût révolutionnaire réclame de la vertu et des héros romains. Fragonard, qui a toujours peint le bonheur et le plaisir, n'a plus rien à offrir à une époque qui exige le sacrifice. David — avec qui il entretient des rapports ambigus — essaie de l'aider en lui confiant un poste au Musée du Louvre, nouvellement ouvert. Mais Fragonard ne peint plus guère.

Il meurt à Paris le 22 août 1806, à soixante-quatorze ans, dans un quasi-oubli. Son fils aîné, Alexandre-Évariste Fragonard, deviendra lui aussi peintre — signe que le talent se transmettait dans la famille.

La redécouverte de son œuvre dans la seconde moitié du XIXe siècle, notamment grâce aux frères Goncourt qui lui consacrent une monographie passionnée en 1865, a rendu à Fragonard la place qu'il mérite. Ses tableaux sont aujourd'hui parmi les plus aimés du Louvre, de la Wallace Collection et du Frick à New York, et sa capacité à peindre la joie de vivre avec une légèreté souveraine reste unique dans l'histoire de la peinture française.