Paul Cézanne est l'un des artistes les plus importants de toute l'histoire de la peinture. Souvent désigné comme le « père de l'art moderne », il a développé dans la solitude de sa Provence natale un langage pictural entièrement nouveau — fondé sur la construction de l'espace et de la forme par la couleur, plutôt que par le dessin ou la perspective linéaire — qui a rendu possibles le cubisme, l'expressionnisme abstrait et une grande part de l'art du XXe siècle. Solitaire, intransigeant, incompris de son vivant, il a finalement été reconnu dans ses dernières années comme le peintre le plus important de sa génération — reconnaissance qu'il accueillit avec une indifférence mêlée d'amertume, trop sûr de ses convictions pour avoir besoin du jugement des autres.
Une enfance aixoise et des ambitions contradictoires
Paul Cézanne naît le 19 janvier 1839 à Aix-en-Provence, fils naturel — légitimé plus tard — de Louis-Auguste Cézanne, chapelier devenu banquier prospère, et d'Anne-Élisabeth-Honorine Aubert. La famille est aisée et bourgeoise, et le père a des ambitions précises pour son fils : il le destine au droit et à la reprise de ses affaires.
Paul grandit à Aix dans une atmosphère de respectabilité provinciale. Élève brillant, il se lie d'une amitié profonde au collège Bourbon avec Émile Zola, le futur romancier, qui sera pendant vingt ans son ami le plus proche et son correspondant le plus fidèle. Ensemble, ils rêvent de Paris, de gloire littéraire et artistique. Cézanne dessine et écrit de la poésie ; Zola écrit ses premières nouvelles. Cette amitié juvénile est l'une des plus célèbres de la littérature et de l'art français.
En 1858, Cézanne entre à l'École de droit d'Aix, conformément aux désirs de son père. Mais sa vocation est ailleurs. Après d'âpres négociations, Louis-Auguste finit par accepter — non sans réticences persistantes — que son fils parte pour Paris en 1861 tenter sa chance comme peintre. Paul fréquente l'Académie Suisse, où il rencontre Pissarro qui deviendra son mentor, et soumet ses premières toiles au Salon, qui les refuse régulièrement. Découragé, il rentre à Aix et entre dans la banque de son père — avant de repartir pour Paris l'année suivante, définitivement convaincu de sa vocation.
Les années de lutte à Paris
Les années 1860–1870 sont pour Cézanne une période de lutte et de formation intense. Ses premières œuvres sont d'une violence et d'une noirceur expressives qui étonnent ses contemporains : scènes de viol, de meurtre, de fantasmes érotiques, peintes avec une matière épaisse et un coloris sombre qui n'ont rien à voir avec l'impressionnisme naissant. Ces toiles témoignent d'une personnalité tourmentée et d'une sexualité refoulée que sa peinture ultérieure sublimera dans des formes plus équilibrées.
Sa rencontre et sa collaboration avec Camille Pissarro à Pontoise et à Auvers-sur-Oise dans les années 1872–1874 constituent son véritable apprentissage impressionniste. Pissarro lui enseigne la patience du travail sur le motif, la couleur lumineuse, la touche divisée. Cézanne, qui dira toujours de Pissarro qu'il était « humble et colossal », retient les leçons mais les transforme selon ses propres obsessions : là où Monet cherche l'instantanéité et la dissolution de la forme dans la lumière, Cézanne veut construire une peinture durable, « faire de l'impressionnisme quelque chose de solide et de durable, comme l'art des musées ».
Aix et la Montagne Sainte-Victoire
À partir de 1882, Cézanne s'installe progressivement à Aix-en-Provence, qu'il ne quittera plus guère jusqu'à sa mort. La mort de son père en 1886 lui assure un héritage confortable qui le libère des contraintes matérielles et lui permet de travailler dans la totale indépendance. Cette même année, la publication du roman L'Œuvre de Zola — dans lequel le peintre raté Claude Lantier est une transparente allusion à Cézanne — rompt définitivement leur amitié. Cézanne ne lui pardonnera jamais ce qu'il perçoit comme une trahison.
À Aix, il peint inlassablement les mêmes motifs : les pins, les rochers de Bibémus, les Grandes Baigneuses, et surtout la Montagne Sainte-Victoire, qu'il représente dans une soixantaine de tableaux à l'huile et d'aquarelles, depuis différents points de vue et à différentes heures. Ces toiles — dans lesquelles la montagne est décomposée en plans colorés qui s'emboîtent et se reconstruisent sur la surface de la toile, dans une tension permanente entre la profondeur de l'espace et la planéité du tableau — sont parmi les chefs-d'œuvre absolus de la peinture moderne.
Sa méthode de travail est caractéristique et unique : il construit la forme et l'espace non par des contours tracés au crayon puis coloriés, mais par des touches colorées qui s'accumulent sur la toile comme des cristaux — chaque touche modifiant et complétant les précédentes dans un équilibre instable et constant. Cette façon de faire est longuement et difficilement élaborée, et Cézanne abandonne souvent ses toiles et ses aquarelles inachevées, incapable de trouver la résolution qu'il cherche.
Les Grandes Baigneuses et la reconnaissance tardive
Dans les dernières années de sa vie, Cézanne travaille à trois grandes compositions de Baigneuses — figures nues dans un paysage — qui constituent l'entreprise la plus ambitieuse de sa carrière. Les Grandes Baigneuses (1894–1905, Philadelphia Museum of Art) est la plus monumentale : une vingtaine de figures féminines nues disposées sous une voûte d'arbres, dans une composition d'une rigueur et d'une puissance architecturale qui rappelle les grandes compositions de Poussin ou de Titien, mais entièrement reformulée dans le langage coloré et constructif de Cézanne.
Ces dernières années voient également une reconnaissance qui, pour tardive qu'elle soit, est réelle. En 1895, le marchand Ambroise Vollard lui consacre sa première exposition parisienne importante, qui révèle son œuvre à une nouvelle génération d'artistes. En 1904, un hommage lui est rendu au Salon d'Automne. En 1906, il expose dix toiles au Salon, acclamé par Matisse, Picasso, Braque, Léger et tous les jeunes peintres qui reconnaissent en lui leur maître le plus important.
La mort
Le 15 octobre 1906, surpris par un orage en plein air alors qu'il travaille sur un motif près d'Aix, Cézanne est trempé et s'évanouit. Transporté chez lui, il meurt d'une pneumonie le 22 octobre 1906, à l'âge de soixante-sept ans. Il avait travaillé jusqu'à la veille de son évanouissement, avec l'obstination tranquille qui avait caractérisé toute sa vie.
Le père de la modernité
L'héritage de Cézanne est immense et fondateur. Picasso et Braque ont reconnu explicitement dans son œuvre le point de départ du cubisme : c'est en étudiant ses constructions en plans colorés que Braque réalise, en 1908 à l'Estaque, les premières toiles cubistes. Matisse a reconnu en lui l'un de ses maîtres essentiels dans l'organisation de la surface peinte. Giacometti, Bacon, Balthus : tous se réclament de lui à des titres divers. La phrase de Cézanne — « tout dans la nature se modèle selon la sphère, le cône et le cylindre » — est devenue l'une des formules fondatrices de l'art moderne. Ses œuvres sont aujourd'hui conservées dans les plus grands musées du monde, et les Sainte-Victoire sont parmi les tableaux les plus reconnaissables — et les plus admirés — de toute la peinture française.