# Pierre Bonnard (1867–1947) — La couleur comme bonheur
Pierre Bonnard est l'un des peintres les plus lumineux et les plus attachants de la peinture française du XXe siècle. Figure du mouvement nabi dans sa jeunesse, puis inclassable solitaire dans sa maturité, il a développé au fil des décennies un style d'une richesse chromatique extraordinaire, fondé sur la couleur pure et vibrante, la composition intuitive et un goût profond pour les joies simples de la vie domestique et de la nature méditerranéenne. Ses intérieurs ensoleillés, ses tables couvertes de fruits et de vaisselle, ses nus dans la salle de bain, ses jardins du Midi débordant de couleur : tout cela forme un univers pictural d'une chaleur et d'une générosité incomparables, qui a longtemps été sous-estimé avant d'être reconnu comme l'une des voix les plus originales de la modernité.
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## Une enfance bourgeoise et une vocation discrète
Pierre Bonnard naît le 3 octobre 1867 à Fontenay-aux-Roses, dans la banlieue sud de Paris, dans une famille de la haute bourgeoisie. Son père, Eugène Bonnard, est chef de bureau au ministère de la Guerre ; sa mère, Élisabeth Mertzdorff, est alsacienne. La famille séjourne régulièrement au Grand-Lemps, dans le Dauphiné, dans la propriété des grands-parents maternels — ce paysage verdoyant et lumineux de la campagne dauphinoise restera toujours présent dans la mémoire et l'imaginaire de Bonnard.
Conformément aux attentes familiales, il entreprend des études de droit qu'il mène jusqu'à leur terme, obtenant sa licence en 1888. Mais parallèlement, il suit des cours de dessin à l'École des Beaux-Arts et à l'Académie Julian, où il rencontre Maurice Denis, Paul Sérusier, Paul Ranson et Édouard Vuillard — ceux qui formeront bientôt le groupe des Nabis (« prophètes » en hébreu).
En 1889, la réussite d'une affiche publicitaire pour le champagne France-Champagne — commandée par une maison de négoce et remarquée par Toulouse-Lautrec lui-même — lui confirme sa vocation et le convainc de renoncer définitivement au droit. Il entre dans le cercle des Nabis avec la conviction partagée que la peinture ne doit pas imiter la nature mais la transfigurer, que la surface du tableau est avant tout une surface de couleurs organisées dans un certain ordre.
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## Les Nabis et la période japonisante
Dans les années 1890, Bonnard est l'un des membres les plus actifs et les plus originaux du groupe des Nabis, dont il partage les influences : le post-impressionnisme de Gauguin, l'art décoratif japonais (estampes ukiyo-e), le symbolisme. Son style de cette période — aplats de couleur cernés de contours sinueux, compositions décoratives, goût pour les scènes intimistes de la vie parisienne — lui vaut le surnom de « Nabi très japonard » au sein du groupe.
Il réalise des affiches, des illustrations de livres, des paravents et des décors de théâtre, participant avec enthousiasme à l'idéal nabi d'un art total qui ne sépare pas la peinture des arts décoratifs et appliqués. Ses lithographies pour la revue La Revue Blanche (1894–1903), auxquelles contribuent également Vuillard et Toulouse-Lautrec, témoignent d'une maîtrise graphique et d'une inventivité remarquables.
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## Marthe et la vie intérieure
Vers 1893, Bonnard rencontre Maria Boursin, une jeune femme qui se fait appeler Marthe de Méligny. Il s'éprendra d'elle pour la vie entière, vivant avec elle pendant plus de quarante ans avant de l'épouser en 1925, alors que l'un et l'autre ont largement dépassé la cinquantaine. Marthe est une femme discrète, d'une santé fragile et d'une personnalité complexe, portée vers une hygiène obsessionnelle qui la conduit à passer des heures dans son bain. Ces baignades quotidiennes deviendront l'un des sujets favoris de Bonnard, qui les peint inlassablement pendant des décennies — une série de nus dans la baignoire d'une intimité et d'une poésie uniques dans toute l'histoire de la peinture.
Marthe est également présente dans ses intérieurs, ses scènes de table, ses jardins. Petite silhouette souvent de dos ou vue de loin, elle habite les tableaux de Bonnard comme une présence à la fois familière et insaisissable. Leur relation, si elle n'a pas été sans tensions ni complications — Bonnard eut notamment une longue liaison avec la peintre Renée Monchaty, qui se suicidera peu après son mariage avec Marthe en 1925 — est le foyer affectif et artistique autour duquel toute son œuvre gravite.
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## Le Midi et la révolution de la couleur
À partir des années 1900 et surtout à partir de 1910, Bonnard commence à séjourner régulièrement dans le Midi de la France — Saint-Tropez, Antibes, puis Le Cannet, petite ville perchée au-dessus de Cannes où il achète en 1926 une villa qu'il appelle « Le Bosquet » et où il vivra et travaillera jusqu'à la fin de sa vie. La lumière du Midi est pour lui une révélation chromatique : elle libère ses couleurs, les intensifie, les oppose en harmonies et en dissonances qui n'ont aucun équivalent dans la peinture contemporaine.
Ses tableaux de la maturité — les grandes compositions des années 1920–1940 — sont parmi les plus colorés et les plus audacieux de toute la peinture française du XXe siècle. Les jaunes, les oranges, les violets, les verts acides et les roses vibrants s'y côtoient dans des compositions qui semblent défier les lois de la cohérence optique, et pourtant fonctionnent avec une justesse étrange et lumineuse. Bonnard peint souvent de mémoire ou d'imagination, retravaillant ses toiles pendant des années, modifiant des couleurs ou des proportions longtemps après la première séance de travail.
La salle de bain et la table sont ses deux territoires de prédilection. La Salle de bain ou Le Nu dans le bain (1936, Musée d'Art Moderne de Paris) — Marthe dans sa baignoire carrelée, le corps allongé dans une lumière jaune et verte, la fenêtre laissant entrer le bleu du jardin — est l'une de ses œuvres les plus hypnotiques. La Table (1925, Tate Modern, Londres) ou Le Café du Petit Poucet (1928) : ces natures mortes domestiques sont en réalité des études sur la vibration de la lumière et la richesse infinie de la couleur ordinaire.
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## La guerre et la mort de Marthe
Bonnard passe la Seconde Guerre mondiale au Cannet, coupé de Paris et de ses amis, dans une solitude relative. Il continue de peindre avec une ferveur et une productivité remarquables malgré son âge. Marthe meurt en janvier 1942, après des années de maladie. Sa mort laisse Bonnard dans un vide profond. Il continue pourtant à travailler, et ses derniers tableaux — L'Amandier en fleurs (1946–1947, Musée d'Orsay), peint quelques mois avant sa mort — sont d'une lumière et d'une joie qui semblent défier le deuil et la vieillesse.
Pierre Bonnard meurt au Cannet le 23 janvier 1947, à l'âge de soixante-dix-neuf ans. On dit qu'il avait demandé à son neveu Charles Terrasse de modifier légèrement la touche d'herbe verte au premier plan de son Amandier, qu'il jugeait insuffisamment lumineuse — ultime geste d'un artiste dont la quête de la lumière ne s'est jamais interrompue.
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## Un héritage tardif mais immense
Pendant une grande partie du XXe siècle, Bonnard a été sous-estimé par la critique qui lui reprochait un hédonisme décoratif peu conforme à l'esprit du temps. Matisse, qui était son ami, le défendait avec ardeur. La réévaluation de son œuvre, amorcée dans les années 1960 et 1970, s'est approfondie dans les décennies suivantes. Aujourd'hui, ses tableaux de la maturité atteignent des prix considérables lors des ventes aux enchères, et les grandes rétrospectives qui lui sont régulièrement consacrées — notamment celles du Musée d'Orsay (1984) et de la Tate Modern de Londres (2019) — confirment sa place parmi les grands maîtres de la peinture moderne.
Le Musée Bonnard au Cannet, ouvert en 2011, conserve un ensemble important de ses œuvres et permet de visiter les paysages provençaux qui ont nourri sa palette. Son œuvre reste une invitation à regarder le monde avec une attention et une gratitude renouvelées — à voir dans la lumière ordinaire d'une fenêtre ou d'une table servie une source inépuisable de beauté.