Antoine Watteau a vécu trente-six ans, et c'est largement insuffisant — non pas parce qu'il manquait de talent, mais parce qu'il en avait trop et pas assez de temps. Peintre français né en Flandre, fondateur d'un genre pictural entièrement nouveau (la fête galante) et précurseur du rococo, il a créé en moins de vingt ans de carrière active une œuvre d'une délicatesse et d'une poésie qui n'ont aucun équivalent dans la peinture française de son époque. Ses tableaux représentent des personnages élégants dans des parcs idylliques, s'apprêtant à partir ou à arriver quelque part, jouant de la musique ou se courtisant doucement — et pourtant, sous cette surface de grâce et de légèreté, affleure toujours quelque chose de mélancolique et d'insaisissable, comme si le bonheur représenté était toujours déjà en train de s'éloigner.


Valenciennes et Paris : une vocation contre vents et marées

Jean-Antoine Watteau naît le 10 octobre 1684 à Valenciennes, ville flamande récemment annexée par la France. Son père, Jean-Philippe Watteau, est couvreur, homme rude et sans culture particulière qui voit d'un mauvais œil les aspirations artistiques de son fils. Antoine, dès l'enfance, dessine avec une compulsion et un talent qui attirent l'attention du peintre local Jacques-Albert Gérin, auprès duquel il se forme.

Vers 1702, à dix-huit ans, il monte à Paris sans argent et sans relations — le trajet à pied depuis Valenciennes prend plusieurs jours. Il trouve du travail comme reproducteur de tableaux dans un atelier de la rue Saint-Jacques qui fabrique à la chaîne des copies de paysages et de scènes de dévotion pour le marché populaire. Ce travail alimentaire répétitif et épuisant lui enseigne néanmoins la maîtrise de la touche et la rapidité d'exécution.

Sa chance survient quand il entre dans l'atelier de Claude Gillot, peintre de scènes de théâtre et de la commedia dell'arte, et surtout dans celui de Claude Audran III, décorateur de Versailles et gardien du Luxembourg, qui lui donne accès à la galerie du palais et à ses collections de peintures flamandes et de Rubens. La découverte de Rubens — sa richesse coloristique, sa liberté de touche, ses femmes nues et charnues dans des paysages verdoyants — est l'une des influences les plus profondes sur le style de Watteau.


La fête galante : un genre nouveau

En 1717, Watteau présente à l'Académie royale de peinture son tableau de réception : Le Pèlerinage à l'île de Cythère (Louvre, Paris). L'œuvre représente une troupe de couples élégants dans un paysage boisé et doré, s'apprêtant à s'embarquer — ou à débarquer, les historiens débattent encore — vers l'île mythologique de l'amour, domaine de Vénus. La scène est d'une grâce et d'une luminosité poétiques qui n'entrent dans aucune catégorie existante : ce n'est pas une scène mythologique au sens classique, ni une scène de genre ordinaire. L'Académie, confrontée à l'inclassable, invente pour lui une nouvelle catégorie officielle : « peintre de fêtes galantes ».

Ce terme — fête galante — désigne désormais ce genre particulier de scènes de plein air dans lequel des personnages élégants, souvent déguisés en personnages de comédie ou en pasteurs, s'amusent, se courtisent et jouent de la musique dans des jardins arcadiens. Watteau y représente souvent des types de la commedia dell'arte — Arlequin, Pierrot, Colombine — mêlés à des personnages contemporains, dans une ambiguïté délicieuse entre théâtre et vie réelle.


La mélancolie sous la grâce

Ce qui distingue Watteau de ses nombreux successeurs et imitateurs dans le genre — Pater, Lancret — c'est précisément cette note mélancolique qui traverse ses tableaux les plus beaux comme une fêlure légère. Ses personnages sont en fête, certes, mais ils semblent aussi légèrement absents à eux-mêmes, pensifs, tournés vers quelque chose que le tableau ne montre pas. La joie qu'ils semblent partager est toujours un peu distante, comme si elle appartenait déjà au souvenir.

Cette tension entre la surface lumineuse et l'inquiétude sous-jacente n'est peut-être pas sans rapport avec la vie de Watteau lui-même. Il est atteint de tuberculose dès au moins les années 1710, et vit avec la certitude de mourir jeune. Sa santé fragile l'oblige à des séjours répétés à la campagne, lui donne un rapport au temps et à la beauté qui n'est pas celui d'un homme en bonne santé.

Gilles (vers 1718–1719, Louvre, Paris) est peut-être son tableau le plus singulier. Le personnage de Pierrot — personnage de comédie naïf et souvent malheureux — se tient debout, de face, les bras le long du corps, dans un costume blanc lumineux, tandis que derrière lui d'autres personnages de la commedia dell'arte complotent ou bavardent dans l'indifférence. Le regard de Pierrot — vague, légèrement hébété, ni triste ni vraiment heureux — a quelque chose d'inoubliable. Certains y voient un autoportrait spirituel.


Les dessins et la touche

Watteau est aussi l'un des dessinateurs les plus doués et les plus prolifiques de son siècle. Il pratique une technique de dessin à trois crayons (pierre noire, sanguine, craie blanche) sur papier beige qui lui permet de saisir en quelques traits les draperies, les visages et les gestes de ses modèles avec une légèreté et une précision qui restent inégalées dans la tradition française. Ces feuilles de croquis — dont des recueils furent publiés après sa mort sous le titre Figures de différents caractères — sont parmi les plus belles de toute l'histoire du dessin européen.

Sa technique picturale est également caractéristique : une touche courte, vibrante, posée en hachures diagonales qui créent des effets de chatoiement textuel dans les vêtements de soie et les frondaisons des arbres. La palette est dorée, chaude, éclairée d'une lumière de crépuscule ou de début de soirée qui nimbe toutes ses scènes d'une atmosphère d'entre-deux, entre le jour et la nuit, entre le réel et le rêve.


La mort

En 1719, Watteau part pour Londres, espérant que le médecin Richard Mead pourra soigner sa tuberculose avancée. Le séjour est un échec médical : les soins anglais n'arrangent rien. Il rentre en France, s'installe à Nogent-sur-Marne chez son ami le marchand Gersaint — pour qui il peint en quelques jours, dit-on, l'enseigne d'une beauté et d'une liberté incomparables connue sous le nom d'Enseigne de Gersaint (1720–1721, Charlottenburg, Berlin). Il meurt le 18 juillet 1721 à Nogent-sur-Marne, dans les bras de Gersaint, à trente-six ans. Il avait demandé peu avant sa mort que lui soit apporté un crucifix qu'il jugeait trop légèrement habillé pour la majesté de Dieu, et l'avait retravaillé jusqu'aux derniers jours.