Naissance d'un nom : une moquerie devenue étiquette
Le 15 avril 1874, un groupe de peintres refusés des Salons officiels organise chez le photographe Nadar, boulevard des Capucines à Paris, une exposition indépendante. Trente artistes y montrent 165 œuvres. Le critique Louis Leroy du journal Le Charivari publie une critique féroce, se moquant d'un tableau de Monet intitulé Impression, soleil levant : « Impression, j'en étais sûr. Je me disais aussi, puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l'impression là-dedans. »
Les peintres, loin de se vexer, s'emparent du mot. Ils se rebaptisent « Impressionnistes » et en font leur identité. C'est l'un des rares cas dans l'histoire de l'art où un mouvement a été nommé par ses adversaires et adopté comme titre de gloire par ses membres.
Les caractéristiques techniques de l'impressionnisme
L'impressionnisme n'est pas d'abord un sujet mais une manière de peindre. Ses caractéristiques techniques constituent une rupture nette avec la peinture académique :
La touche visible. Au lieu de mélanger les couleurs sur la palette pour obtenir des tons lisses et finis, les impressionnistes posent sur la toile des touches courtes, visibles, parfois séparées. Le mélange se fait dans l'œil du regardeur, à une certaine distance.
Le plein air. Les impressionnistes peignent en extérieur, directement devant le motif — une pratique rendue possible par l'invention des tubes de peinture à l'huile en métal (1841), qui permettent de transporter la peinture sans la préparer sur place.
La lumière du moment. Ce qui intéresse les impressionnistes, c'est la lumière à un instant précis — le matin, le soir, sous la pluie, dans le brouillard. Monet peindra la même cathédrale de Rouen plus de trente fois pour capturer ses variations lumineuses selon l'heure et la saison.
L'abandon du contour. Dans la peinture académique, les objets sont délimités par des contours nets. Les impressionnistes dissolvent ces contours dans la lumière — un pré vert se fond dans un ciel bleu, un visage se perd dans l'ombre d'un chapeau.
Les peintres majeurs du mouvement
Claude Monet (1840–1926) est le père du mouvement et son représentant le plus radical. Ses séries — Meules de foin, Cathédrale de Rouen, Nymphéas — poussent la recherche lumineuse jusqu'à l'abstraction. Les Nymphéas du musée de l'Orangerie à Paris, peints quand Monet était presque aveugle, sont l'aboutissement ultime de sa vision.
Pierre-Auguste Renoir (1841–1919) est le peintre de la vie heureuse — bals, baignades, portraits de femmes et d'enfants dans la lumière du soleil. Son style est plus charnel et plus chaud que celui de Monet, sa palette plus dorée.
Edgar Degas (1834–1917) est le plus atypique du groupe : il peint principalement en atelier, s'intéresse à la ligne autant qu'à la lumière, et choisit des sujets de la vie moderne — danseuses de l'Opéra, jockeys, cafés-concerts. Il se définissait lui-même comme un « réaliste ».
Camille Pissarro (1830–1903), né aux Antilles, est le doyen du groupe et son père spirituel. Il est le seul à avoir participé aux huit expositions impressionnistes. Alfred Sisley (1839–1899), Anglais vivant en France, se consacre presque exclusivement au paysage. Berthe Morisot (1841–1895) et Mary Cassatt (1844–1926) sont les deux femmes du groupe, toutes deux représentant avec subtilité la vie intérieure bourgeoise.
Les huit expositions : une décennie de combat
Entre 1874 et 1886, le groupe organise huit expositions indépendantes. Leur popularité croît progressivement, malgré les railleries persistantes de la critique académique. En 1877, ils assument pleinement le nom « impressionniste » pour leur troisième exposition. En 1886, la huitième et dernière exposition marque la fin du mouvement collectif : les membres s'éloignent, évoluent dans des directions différentes.
La même année 1886, le marchand Paul Durand-Ruel organise à New York une grande exposition d'impressionnistes qui rencontre un succès considérable. L'Amérique deviendra l'un des principaux marchés de la peinture impressionniste — et les musées américains posséderont aujourd'hui certaines des plus belles collections mondiales.
L'héritage : de Cézanne à l'art abstrait
L'impressionnisme n'est pas une fin mais un commencement. Paul Cézanne, participant aux premières expositions, en tire des leçons radicalement différentes : il cherche la structure sous la lumière, la géométrie sous l'impression. Sa façon de simplifier les formes en plans de couleur ouvre la voie au cubisme de Picasso et Braque. Van Gogh radicalise la touche visible en expression émotionnelle pure. Gauguin abandonne la fidélité à la nature pour une couleur symbolique. Seurat systématise la touche en points calculés (pointillisme).
Tous partent de l'impressionnisme et le dépassent — c'est la définition même du post-impressionnisme. Et au bout de cette chaîne, on trouve l'art abstrait du XXe siècle, qui hérite de la leçon fondamentale de Monet : la couleur et la lumière ont leur propre réalité, indépendante de ce qu'elles représentent.